Interview-PJ (1)

 

LE BILAN du PROJET "Vezins"

Chers lecteurs,

Depuis quelques semaines, les services de l'Etat sont moins diserts sur leur intentions "abouties" à propos des barrages sur la Sélune dans le sud-Manche. Aussi, il nous a semblé indispensable de vous faire partager les derniers développements de ce dossier. 

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CJ- Monsieur JUHEL, bonjour. Pouvez-vous nous rappeler l'antériorité et le périmètre d'intervention d'Ecologie Normande.

PJ- Nous avons créé Ecologie Normande aussitôt la mise en place du nouveau conseil régional, en janvier 2016. Auparavant, nous fonctionnions sous la forme d'un "Collectif écologique". Aussi, nous avons ressenti le besoin d'aller plus loin dans nos interventions, surtout que venait de se clôturer (en décembre 2015) la COP 21 à Paris dont l'intérêt pour la France était majeur. Dans sa forme originelle, nous nous étions déjà interessés de très près au probléme de l'arasement des barrages sur la Sélune.

CJ- Précisément, sur ce sujet, avec le recul dans le temps, que pensez-vous de cette décision d'araser ces deux barrages? 

PJ- La décision prise par Chantal JOUANNO en 2009, alors Ministre en charge de l'environnement, fut pour le moins hasardeuse et imprégnée d'erreurs, parfois même de mensonges, car elle reposait à l'époque sur deux critères. En premier, EDF, l'exploitant mandaté par l'Etat, a justifié, en interne, le manque de rentabilité en matière énergétique. En second, EDF, alors appuyé par quelques élus, a fait pression sur l'Etat pour faire appliquer une Directive européenne relative à une continuité écologique du fleuve Sélune. Cette procédure embryonnaire à son début, a fini par prendre corps en étant appuyée par la fédération de pêche qui n'en demandait pas tant à cette époque. S'agissant d'une centrale nationale de pêche, nous avons maintes fois constaté que les pêcheurs locaux ne partagent en rien cet avis, lesquels veulent inexorablement poursuivre leurs activités familiales sur les lacs. 

CJ- Pourquoi parlez-vous de mensonges? 

PJ- Les pros-arasement ont utilisé cette Directive de Bruxelles en mettant en avant l'imposition de libérer le cours du fleuve de tout obstacle et du rétablissement de cette continuité écologique. Or, la DCE de Bruxelles n'a jamais exigé un arasement des barrages.Le texte qui fut retenu in fine dans le libellé de la commission mixte paritaire (Assemblée + Sénat) chargée de l'écriture finale du Grenelle de l'environnement avait supprimé l'expression "arasement des obstacles", rayé les mots "reconstitution de la continuité écologique"; l'ensemble étant remplacé par "la remise en état" (art.29 - Grenelle 1). Voilà pour le 1er mensonge

Ensuite, concernant le manque de productivité des deux barrages, il nous faut rappeler que VEZINS et LA ROCHE qui BOIT n'ont pas (ou  si peu) obtenu une rénovation technique des turbinages. En effet, les équipements des années 1930/50 et ceux des années 2000 n'ont rien à voir. Afin d'amenuiser les chances de voir l'arasement gagner du terrain, il a même été, en son temps, fait circulé l'idée d'une détérioration prématurée des infrastructures en béton armé. C'est le second mensonge. En effet, à marée basse, en ce moment, les structures présentent une qualité irréprochable.

Quant au troisième, il serait plutôt celui de la méconnaissance juridique. En effet, il faut savoir que l'article 2 du Code Civil précise que la loi ne dispose que pour l'avenir et n'a point d'effet rétroactif; ce qui veut dire que la Directive européenne a été sur-transcrite abusivement par le droit français. Ce qui est encore aggravé par des jugements "communautaires" en 1990, 1992 et 1998 et qui auraient dû attirer l'attention des rédacteurs. 

CJ- Si je comprends bien, le projet d'arasement est illégal?

PJ- Exactement. Il l'est d'autant plus que les barrages ont servi finalement de régulateurs de crues. Les services de l'Etat et M. le Préfet lui-même qui nous a reçu le 1er décembre 2017 nous a contesté la nécessité de réaliser un PPRI (Plan de Prévention des Risques Inondations)  au prétexte que cela ne servait à rien et qu'un autre PPRI extra local avait été institué en 2007. Tout en sachant qu'à cette date, il n'y avait pas encore d'arrêté de démolition des barrages et que, par conséquent, ne règlait en rien les effets aval des flux séluniens libérés de tout obstacle. Pourtant, ce même jour, nous lui avions exposé les récits des historiens normands relatant les graves inondations au 18° siècle avec des centaines de morts. En effet, la Sélune a toujours été qualifiée de "fleuve ardent". 

Nous nous réjouissons toutefois de l'initiative du Préfet qui semble être revenu sur ses propos initiaux. Nous avons appris qu'un PPRI a été étudié et que bientôt il y aurait une enquête publique sur ce sujet. Ecologie Normande se chargera bien entendu d'analyser les propositions incluses dans ce projet de PPRI et rendra publique par voie de presse les éventuelles anomalies que nous constaterons. 

CJ- Avez-vous une idée sur ce que pensent les élus de ce secteur du sud-Manche? Quelles sont les initiatives qu'ils ont prises? 

PJ- Si l'on écoute les services de l'Etat, on vous dira que la totalité des élus et de la population est favorable à l'arasement. C'est en tout cas, de cette manière que la situation a été présentée à Nicolas HULOT, en son ministère, après sa prise de fonction et qui a conduit à la publication de son communiqué de presse du 14 novembre 2017. En fait, il en est tout autrement, les nombreuses réunions publiques qui ont eu lieu depuis 10 ans prouvent que la population n'est pas en osmose avec les pouvoirs publics, sachant que, si nous avons changé de gouvernement et, parait-il de principe, la méthode régalienne demeure et les habitants et les élus sont bien là pour en attester. En janvier 2018, sur l'initiative des élus de Ducey et de Poilley, les plus exposés aux facéties de la Sélune, une lettre a été adressée à Nicolas HULOT le mettant en garde sur les dangers de cette démolition honteuse et dangereuse. Ces élus ont été 103 à la signer, ce qui n'est pas rien, mais il n'y eut jamais de suite. 

Cela est aggravé par le rapport d'un expert lyonnais sur les sédimentations dans le cas des arasements (Jean-Paul BRAVARD - 21 mai 2018). En effet, ce grand spécialiste nous informe dans son long rapport (18 pages) des effets pervers sur la sédimentation des cours d'eau en cas de suppression des seuils. 

CJ- Avez-vous rencontré le Ministre Nicolas HULOT?

PJ- Non, jamais. Mais nous avons un courrier abondant dont la première lettre date du 20 juillet 2017. Le 30 aout 2017, Mme Anne RUBINSTEIN nous répondait par une lettre polie qui, en fait, n'était sans plus qu'un avis de réception. Plus tard, aussitôt la parution du communiqué de presse indiquant qu'il n'y avait pas de discussion possible et que les barrages seraient détruits, nous avons invité le Ministre par lettre du 24 novembre 2017 à venir nous rencontrer. Le 18 décembre 2017, la même chef de cabinet a répondu qu'il en avait pris bonne note. Sans plus, un nouvelle fois. En réalité, nous pensons que ces courriers doivent être filtrés et que par conséquent, les effets ne se font jamais sentir. 

Pourtant, lors de son discours des voeux, le 22 janvier 2018, M. Nicolas HULOT a fait l'éloge d'un changement profond sur la consultation des citoyens en matière de grands projets. Il tirait une leçon, celle qui évite les blocages de notre société et de ne pas insulter l'avenir en oubliant de consulter les citoyens. J'ai fait partie de ceux qui se sentaient réconcliiés avec la République. Sept mois plus tard qu'en est-il? Je ne sais pas, mais j'avoue mon inquiétude grandissante. Récemment, le 22 juin 2018, nous avons renouvelé notre invitation au Ministre pour qu'il vienne nous rencontrer ici sur le site, dans le cadre de notre projet énergétique. L'appel étant lancé, nous attendons sa réponse.

CJ- Justement, sur le plan énergétique, vous avez un projet pour ces barrages? Parlons-en, si  vous voulez bien. 

PJ- Oui, absolument. Nous avons longtemps cherché la solution idéale pour maintenir l'utilité maximum de ces ouvrages. Jusqu'à la venue ici de Ségolène ROYAL (décembre 2014), ex Ministre de l'écologie et environnement, la seule alternative était le maintien des ouvrages en les modernisant. Ce qui était déjà un point important. Lors de sa visite, elle avait notamment déclaré qu'elle préférait débourser des millions d'Euros pour construire que la même chose pour détruire. Mais cette modernisation souhaitable impliquait une participation importante de l'Etat sous formes diverses (dotations, subventions...). Une fois constituée, ECOLOGIE NORMANDE a cherché la solution et nous avons compris que l'hydrogène, déjà en pré-développement au département de la Manche, deviendrait l'énergie de demain. Pour cela, il nous fallait trouver une solution économique intéressante reposant sur le prix de revient à la production et surtout que celle-ci soit totalement décarbonée (non polluante). Or, il se trouve que la seule solution est dans l'électrolyse de l'eau, donc des barrages hydro-électriques. Cette éventualité nous est apparue idéale et sans vraie concurrence, car répondant aux définitions nouvelles depuis la COP 21, puis dans les définitions de la loi sur la Transition énergétique. Il ne nous restait alors que la mise en musique. Mais en France, la constitution de la partition est parfois composée de silences et de triples croches qui réduisent à eux seuls l'aboutissement rapide d'un projet. 

Selon nos estimations techniques en interne, il nous est apparu possible de produire jusqu'à 30 T d'hydrogène par jour en modernisant complètement les turbinages. Ce qui est un exploit car, à court et moyen terme, cette énergie totalement propre est en capacité de remplacer le very bad diesel, polluant comme chacun sait. Les grands constructeurs autos européens sont tous en ligne pour créer des véhicules à motorisation électrique à partir de l'hydrogène. J'ai personnellement conduit une voiture H2 appartenant au département de la Manche et j'ai été séduit par sa réactivité, renforçant du coup mon idée de production H2 SELUNE. 

Je précise en outre que l'hydrogène permet de stocker l'électricité, ce qui est très important en période d'étiage des eaux du fleuve et où la production pourrait être ralentie. 

CJ- Qui paiera l'investissement ? 

PJ- Ce sera un investissement privé à partir d'un partenariat locatif "public-privé" (les barrages appartiennent à l'Etat) qui sera  d'une durée de 40 ans au minimum. Il ne sera pas fait appel à la puissance financière publique, sauf auprès de l'Union Européenne qui participe au développement de la filière H2 en Europe. Nous avons sélectionné un pool d'entreprises qui, elles, attendent une seule chose, l'accord pour le maintien des deux barrages. Sans cet accord, les entreprises se retireront. Ce serait dommageable pour le territoire sélunien car, sur le site de VEZINS, nous avons estimé une création de 150 emplois permanents. 

CJ- Comment cet investissement sera t-il composé? 

PJ- Tout d'abord, les lacs seront maintenus, mais avec une remise en état de la continuité écologique, en participation celle-là, avec l'Etat et les collectivités territoriales. ECOLOGIE NORMANDE particpera à l'élaboration et au suivi écologique de ce projet. 

Ensuite, viendra la recomposition des turbines, permettant ainsi une augmentation productive de l'énergie électrique de 20 à 30% environ. Puis, construction d'une usine de production de l'hydrogène, totalement sécurisée et sans aucun rejet atmosphérique (pas de GES). Nous avons calculé le potentiel de cette production. Elle atteindrait l'équivalent de 3 millions de km/jour (en année pleine) pour une moyenne voiture. Cette usine alimentera un réseau de distribution à travers une partie de la Normandie et de la Bretagne toute proche. L'usine de VEZINS fonctionnera 24h/24 car un électroyseur ne s'arrête jamais. 

Mais je dois ajouter que cette production d'hydrogène (H2) ne s'arrêtera pas là. En effet, nous avons des visées plus lointaines en aval de l'usine de VEZINS. Nous mettons au point un vaste projet "SELUNE 2050" qui présentera un intérêt territorial majeur à partir de la production H2 SELUNE. L'épicentre de ce développement économique sera précisément l'usine de VEZINS. Ce vaste projet sélunien sera la conversion d'une approche environnementale moderne et utile pour l'avenir d'un territoire déjà partiellement atteint par la désertification rurale. L'objectif de notre plan est de créer des bureaux et des labos à la campagne, limitant ainsi les déplacements coûteux et générateurs de toutes sortes de pollutions. Les activités "tourisme" viendront accompagner notre projet exceptionnel sur un territoire lui-même déjà jugé comme exceptionnel. Là encore, pour faire vivre un tourisme new look, les lacs doivent être conservés. Ils accompagneront une partie de la clientèle du Mont St Michel et nous pensons que le développement "utile" de la Base de loisirs de la Mazure se justifiera pleinement. Mais pour garantir une réussite de cette base, nous devons lui imaginer un autre avenir que celui de l'hypothétique, du peut-être ou du probable. Le sud Manche et la Vallée de la Sélune mérite tout cela. C'est aussi toute la politique de développement des territoires que nous pointons du doigt.

CJ- Quelle écoute souhaitez-vous pour ce vaste projet?

PJ- D'abord, j'espère que le Ministre Nicolas HULOT nous écoutera. Nous savons tous qu'il est en phase avec le déploiement de la nouvelle économie, qui s'adosse à une écologie renouvelée et positive. ECOLOGIE NORMANDE n'a besoin ni de remontrances, ni de cours d'écologie car cela existe dans ses statuts et elle a été créée pour développer une écologie positive, constructive et abordable par tous les citoyens.

Monsieur HULOT, le 1er Juin 2018, a lancé son programme hydrogène pour la France. Dans celui-ci, il fait la part belle au H2 décarboné, comme l'a repris également le Président MACRON dans son discours devant le Congrès à Versailles le 2 juillet dernier. Cela fait partie de nos espoirs réels, car on n'imagine pas un instant lancer la France dans cette filière hydrogène prometteuse et dans le même temps couper la branche d'une production décarbonée en lien direct avec une énergie propre. Le  Ministre a tenu bon sur la programmation de réduction "nucléaire" d'ici à 2050. Nous le félicitons vivement car nous savons combien les barrières sont nombreuses sur ce seul sujet. Mais dans le même temps, je l'incite à poursuivre dans cette voie. J'ai bien noté l'intervention de M. de RUGY, Président de l'Assemblée Nationale, sur l'antenne BFM, le 12 juillet 2018, précisant que la politique énergétique de la France se décidait strictement au Parlement. Acte est pris pour les générations montantes, 2050 c'est déjà demain

Enfin, localement, la Région soutient notre projet; Ecologie Normande fait partie des instances de réflexion sur l'hydrogène. Toutefois, la Région  attend le positionnement final du Ministre pour donner un avis définitf. Le Département de la Manche, primo initiateur local en faveur du H2, attend lui aussi, l'avis du Ministre. Quant aux élus locaux, ils constituent un vaste plastron interrogatif consécutif aux infos tendancieuses diffusées par l'Etat et dont ils ne partagent pas le moindre mot. En clair, ils ont plus que jamais, besoin d'être éclairés sur le devenir de leur territoire. A présent, ils sont dans une attente insoutenable et se demandent de plus en plus comment demain sera fait et quels financements seront retenus pour aboutir à un projet qu'ils ne partagent en rien. 

Puisse cet éclairage venir d'une conjugaison de l'hydrogène et de l'hydro-électricité produits dans la vallée de la Sélune !! 

CJ- Monsieur JUHEL, je vous remercie.

 

 

H2 Normandie

 

 CJ - Propos recueillis par Claudine JEANNE,

         ex Havas Communication -

         Relations publiques / évènementiel.